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Une île entre la Seine et l’Amazone

Le 23 mars, l’ambassade du Pérou en France présente à la Maison de l’Amérique Latine Barrage sur l’Amazone, carnet de voyage de Luc Albrand illustré par Patrick Singh.

C’est en Amazonie péruvienne que Luc Albrand, jeune écrivain français, directeur des Alliances Françaises de Chiclayo et d’Iquitos pendant cinq ans au Pérou, situe son dernier livre, un carnet de voyage intitulé Barrage sur l’Amazone. L’expérience n’est pas ordinaire. « Pénétrer dans la réalité iquitienne relève du réalisme magique... » assure l’auteur. Son propos, de fait, paraît évoluer au fil des pages d’une description admirative de la profusion amazonienne, sa « ruine jubilante », son « désordre revitalisant », vers une réflexion plus profonde qui saisit, selon lui, n’importe quel voyageur où qu’il aille. «Je ne suis pas un globe-trotter, je ne suis pas de ceux qui voyagent le sac à l’épaule d’un pays à l’autre, demeurant quelques jours dans une ville pour en gagner aussitôt une autre. Je préfère vivre dans un lieu choisi, et apprendre à distinguer son charme, sa culture, son idiosyncrasie. Cela dit, le résultat est le même : aller de pays en pays en sachant toujours que ce n’est pas le sien, en jouissant de la brutalité des impressions nouvelles avec, blotti au fond de soi, le même effroi ; la conscience de partir sans jamais aboutir. Les voyageurs ont souvent en commun la recherche d’une île qui n’existe pas. »
Or, s’il est vrai qu’Iquitos, la plus grande ville continentale dénuée d’accès terrestre, a tout d’une île, elle offre avant tout l’illusion pernicieuse d’être l’un de ces paradis rêvés où vivent des gens pacifiques et joyeux dans un écrin de beauté vierge.


De fait, le thème central de l’ouvrage ne réside pas tant dans la description d’une ville sans pareille que dans le constat navré d’un deuil. Ainsi que le note l’auteur lui-même dans l’introduction de son ouvrage: « On n’écrit pas un livre pour avoir conçu au cours d’un voyage (pour ce que valent les voyages à notre époque de migrations massives) l’heureuse impression, le temps d’un éclair, que le monde pouvait encore offrir des archipels secrets. Il y a des moments de grâce, c’est vrai, qui valent bien des efforts et pour tout dire, toutes les expéditions du monde, mais il y a surtout des moments d’âpre lucidité, lorsque l’évocation directe d’une altérité en plein bouleversement projette d’un seul coup, comme un négatif, l’image de la véritable convulsion, celle qui est à l’origine du voyage. » 

Entretien réalisé par Javier Medina (El Comercio, Pérou)

Le livre est intitulé Barrage sur l’Amazone. Cependant, beaucoup de gens pensent que l’Amazone n’est pas liée au Pérou mais au Brésil... Est-ce une manière de prendre position?

L’Amazone prend sa source dans les Andes. Je ne crois pas qu’il y ait polémique sur ce point. Le temps et les bonnes volontés viendront sans doute à bout des préjugés, mais il ne s’agit pas pour moi d’un cheval de bataille. J’ai vécu au Pérou au bord de l’Amazone parce que le Marañon perd son nom à Nauta, en amont d’Iquitos. Je me suis imposé comme contrainte de noter les faits, à ma manière certes, mais avec le plus d’exactitude possible.

Il ne s’agit pas du premier pays dans lequel tu voyages. D’autre part, tu n’évoques qu’occasionnellement le reste du Pérou. À quoi attribues-tu cet intérêt manifeste pour l’Amazonie?

Je dois dire que je suis tombé amoureux du Pérou dès mon arrivée. Je me suis senti mitraillé de sensations neuves, un vrai choc, comme si soudain la vie devenait palpable. J’ai été très heureux à Lima, incroyablement heureux à Chiclayo. Je note d’ailleurs en quelques lignes dans le livre mon impuissance à témoigner ma gratitude envers la communauté chiclayenne. Précisément, je crois que là se situe le paradoxe de qui écrit. Même si écrire procure du plaisir, il n’est pas certain que le bonheur soit l’état le plus fécond. Je ne veux pas tomber dans le pathos de l’écrivain douloureux, cela dit, convenons que la navigation par beau temps présente peu d’intérêt.

Vivre à Iquitos est une traversée difficile ?

Comme je l’ai dit plus tôt, je n’ai pas écrit pour ou contre Iquitos ou l’Amazonie en général. Je ne voulais pas écrire un guide touristique, cependant j’ai noté au fil des pages mes motifs de plaisir ou d’émerveillement. Je n’ai pas voulu non plus faire un pamphlet, mais il n’aurait pas été intellectuellement correct de taire les zones sombres. J’ai souhaité réaliser une photographie personnelle, un album d’impressions.

Comment définis-tu l’objectif principal de ton livre?

Si on prend comme point de départ la recherche d’une île, je peux dire que j’ai trouvé. Nombreux sont les voyageurs qui tombent sous le charme de l’Amazonie et s’y installent, ou essaient d’y retourner. Mais les îles découvertes semblent faites pour être perdues, et je crois que j’ai d’abord raconté comment, petit à petit, ma foi s’est gâtée. Quant au travail de Patrick Singh, il opère, en proposant une vision originale, un jeu de miroir qui nuance mes propos.

Quelle réflexion t’a inspiré l’Amazonie?

Ce qui m’a le plus ébranlé, c’est une impression de vanité des entreprises humaines corrélée à une joie qui pour moi demeure inexplicable. Cette impression m’a poussé à réfléchir sur l’âpreté de la vie occidentale, septentrionale pour être précis, où les gens semblent collectivement mécontents tout en étant convaincus que les entreprises humaines sont tout sauf vaines. Pour donner un exemple légèrement caricatural, je croise quotidiennement à Paris l’expression de l’insatisfaction élevée à son dernier stade de tension. Ce qui est fantastique, c’est que les visages véritablement traumatisés que l’on croise dans la rue ou dans le métro, sont ceux de personnes qui ont pour la plupart une activité frénétique en laquelle ils voient souvent leur seule opportunité de grâce. En Amazonie au contraire, les entreprises semblent faites pour être ruinées. On voit partout les vestiges d’entreprises brisées, et Iquitos elle-même est le théâtre vide d’un rêve industriel englouti, qui a pris naissance à la fin du XIXème siècle et s’est progressivement délité. Il faut une grande érudition pour comprendre sur quelle expérience de la forêt se fonde la patience amazonienne. J’ai aussi été très touché par la douceur des autochtones. Je pense qu’il s’agit là d’un bien inestimable. Si on prend le mot urbanité pour définir une certaine courtoisie, les plus urbains ne sont pas toujours ceux qui ont la réputation de l’être. 

Dans ton livre apparaissent les noms de nombreux écrivains sud-américains, comme Percy Vilchez, Cesar Calvo, Ciro Alegria, Horacio Quiroga, Jose Maria Arguedas, Mario Vargas Llosa etc. Pourquoi un tel éclairage sur les lettres de ce continent ?

Les lettres sud-américaines sont extrêmement vivantes. Pendant qu’en Europe, les lettres se consumaient dans un formalisme éthéré, disons à partir des années 50, avec son point d’orgue dans les années 80 et leur florilège de ismes, textisme, déconstructivisme, situationnisme, etc., celles de l’Amérique Latine attisaient ce qui, a mes yeux, revêt la raison d’être de la littérature, à savoir, l’indignation, l’émerveillement et l’expression gratuite d’un sentiment de gratitude auquel j’attache personnellement beaucoup de prix. Un ouvrage comme Las Tres Mitades de Ino Moxo, de Cesar Calvo, possède ces ingrédients. Au demeurant, il m’a paru naturel d’évoquer les figures qui peuplaient mon imaginaire.

Pour conclure, quelle est la clé du titre?

Je sais qu’à première vue, le titre semble inspiré de Duras ou d’un ouvrage d’hydraulique. De fait, le sens du titre n’est pas immédiatement perceptible. Il se réfère à une déclaration emportée de Flaubert, ainsi qu’à une vision symbolique de la géopolitique. J’ai été témoin, durant mon séjour en Amazonie, de nombreuses convulsions liées au mode de vie septentrional, comme la sécheresse extrême et soudaine des fleuves, l’exploitation sauvage des champs pétroliers aux dépens des populations indigènes, l’invasion touristique, qui tout en apportant des capitaux, suscite trafics, abus et prostitution, la surévaluation des artefacts et produits étrangers, des marques dont la propagande enlaidit les murs des villages les plus enclavés etc. On dit qu’il n’y a pas de barrage sur l’Amazone, mais symboliquement, en affirmant le contraire, le titre prend un parti radicalement pessimiste. D’autre part, ce titre fait allusion à une déclaration sensationnelle de Flaubert, tiré de sa correspondance, faire barre contre la merde...  Flaubert se référait à la médiocrité qui contaminait le début de la seconde moitié du XIXème siècle. Dans ce sens, vivre en Amazonie revenait à une tentative de fuite, échapper à la médiocrité galopante d’une civilisation dans laquelle je ne me reconnaissais pas pour me réfugier dans un lieu que je croyais plutôt exempt de la contamination. Nous revenons au thème d’une île à découvrir...

Le voyage paraît avoir été une désillusion donc. Tu continueras de voyager ?

Je retournerai sans doute au Pérou. Le voyage demeure pour moi l’école la plus haute pour assumer ce qui me paraît le devoir d’un homme, à savoir, essayer autant que possible de motiver des expériences dans le but de rendre hommage à la grâce d’être vivant. De fait, je pars pour l’Afghanistan dans quelques jours, pour rejoindre l’université de Kaboul.

Barrage sur l'Amazone, de Luc Albrand, illustrations de Patrick Singh, présentation publique à la Maison de l’Amérique Latine le 23 mars à 18h30, avec la participation de Jacques Rebotier, Dramaturge, écrivain et compositeur, de la présidente du CECUPE (Centre Culturel Péruvien) Yolanda Rigault, de l’éditeur Jaime Campodonico, du peintre Patrick Singh et de l’auteur, Luc Albrand. Pour plus d’informations, rendez-vous sur www.millerivages.com, ou écrire à nomadesyco@yahoo.fr.

 

 

 
 
 
 
   
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