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Barrage sur l'Amazone

 

Au cœur de la forêt amazonienne, la plus grande ville continentale dénuée d’accès terrestre apparaît, pour qui arrive du Brésil par l’Amazone, du sud du Pérou par l’Ucayali, d’Équateur par le Napo ou de Colombie par le Putumayo puis l’Amazone, comme une véritable incongruité, un palais rutilant blotti dans un univers de sauvagerie brute… Mais on n’écrit pas un livre pour avoir conçu au cours d’un voyage, le temps d’un éclair, l’heureuse impression que le monde pouvait encore offrir des archipels secrets…

EXTRAITS...

"En mille huit cent trente-neuf, l’Américain Charles Goodyear dépose au bureau des patentes des Etats-Unis un procédé à base de souffre qui révolutionne les propriétés mécaniques du caoutchouc, la vulcanisation. Quelques décennies plus tard, en mille huit cent soixante-seize, l’Anglais Wickman dérobe soixante-dix mille graines d’arbre à caoutchouc (Hevea brasiliensis et Castilloa elastica entre autres) afin de les introduire dans les colonies anglaises de Malaisie et d’Indonésie. Ces deux Anglo-Saxons ont, sans le savoir, scellé la destinée de l’Amazonie, et ce faisant, hâté sa fragilisation : l’exploitation éphémère du bois qui pleure allait ouvrir des plaies qui ne devaient jamais se refermer. Avec le développement de la bicyclette à pneus, puis celui de l’automobile, l’extraction du latex qui se pratiquait depuis des siècles pour les besoins locaux (on jouait notamment à la balle) bombarda la communauté d’Iquitos au rang de capitale régionale : à peine peuplée d’une centaine d’habitants au milieu du dix-neuvième siècle, l’agglomération devint en l’espace de deux générations la plus grande ville continentale dénuée d’accès terrestre ; une île cernée sur des milliers de kilomètres par la forêt, une souricière non seulement, mais comme tout système clos, une souricière décadente… Un de ces nombrils du monde chargés d’énergie dont la gloire réside désormais dans le mystère des ruines et des vestiges....."

"Yurimaguas (du nom de la tribu chassée des régions orientales par les Portugais au début du dix-huitième siècle), se situe à deux jours d’Iquitos (quatre à contre-courant), en aval sur le fleuve Huallaga, aux abords de l’Amazonie péruvienne. Au milieu de l’après-midi, la ville somnole sous un soleil de plomb. Des vigiles morts de fatigue rendent parfois un salut, en levant vaguement le pouce, et échangent de temps à autre un coup de sifflet strident… Ils sont si nombreux et si bizarrement postés qu’ils donnent l’impression de veiller sur la frontière invisible d’un royaume mystérieux. Peut-être partagent-ils cette foi assez répandue en Amérique Latine selon laquelle tout se paie ici-bas... Il y a des regards qui ne trompent pas, des attitudes, des cicatrices… On sent palpiter partout ce désir de revanche, comme si les misères de la vie étaient soldées d’avance... Peut-être que mon principal motif de surprise réside justement dans cette attente, et non dans les attraits fanés de l’exotisme ordinaire… Pour croire du fond du cœur que tout se paie ici-bas, et ce faisant, pour différer sa propre violence, il faut être armé d’une patience inouïe, se moquer du temps qui passe, et avoir une foi inébranlable en la justice universelle. Alors, les repères sont balayés et c’en devient proprement prodigieux : on attend sans impatience que la soif séculaire de justice soit étanchée, que le corps de Tupac Amaru II par exemple, écartelé il y a trois siècles par quatre chevaux puis dispersé aux coins cardinaux comme solde de sa rébellion, soit appelé à la gloire de la résurrection, ou bien encore que le chef symbolique des révoltes d’indiens d’Amazonie, Juan Santos Atahualpa, disparu mystérieusement dans la forêt du Haut-Ucayali vers la fin du dix-huitième siècle, reprenne le combat… L’avènement de ces Christs des pauvres nunca muertos, sí dormidos, selon les mots d’Atahualpa Yupanqui, revêt une coloration millénariste singulièrement frappante, comme si tout devait effectivement se payer ici-bas, mais à hauteur des injustices et atrocités commises… Cinq siècles d’encomiendas, réductions, compositions et autres formes plus contemporaines d’exploitation, cinq siècles inscrits dans l’inconscient collectif des indiens de la côte, des Andes, d’Amazonie, et la promesse du règne à venir comme une prière ténue qui ne faiblit pas…

1.Tupac Amaru II (1738-1781) : José Gabriel Condor Canqui, descendant autoproclamé de Tupac Amaru Ier, dernier Inca de Vilcabamba, lui-même exécuté sur la place de Cuzco par ordre du vice-roi Toledo (1572). Après avoir présenté, en 1776, une pétition visant à libérer les indiens du travail obligatoire dans les mines, Tupac Amaru II dirige l’insurrection la plus importante de l’histoire de la vice-royauté (1780). Il est exécuté en compagnie de son épouse Micaela Bastidas, sur la place de Cuzco. On dit que les quatre chevaux qui devaient écarteler son corps échouèrent, du fait de son exceptionnelle résistance physique. Il fut décapité, écartelé, et les parties de son corps furent exposées dans plusieurs villes du pays. Il a donné son nom à un mouvement révolutionnaire (MRTA, Movimiento Revolutionario Tupac Amaru) dont le chef, Victor Polay, emprisonné en 1992 à la Base Navale de Callao, attendit jusqu’en 2006 son procès.

2 Jamais morts mais endormis. Hector Roberto Chavero Aramburu dit Atahualpa Yupanqui (1908–1992), auteur-compositeur-interprète argentin, porte-parole des humbles et des déshérités. Ces paroles sont extraites d’une de ses compositions les plus émouvantes, Campesino : Cuando vayas a los campos / no te apartes del camino / que puedes pisar el sueño / de los abuelos dormidos / nunca muertos / sí dormidos (Quand tu te rends aux champs / ne t’écarte pas du chemin / que tu peux fouler le songe / des grands-pères endormis / jamais morts / mais endormis.) 
Encomiendas : en Castille, dignité dotée d’une rente. Au Pérou, terres et Indiens attribués par le gouverneur (représentant de la Couronne au Pérou) comme salaire de la Conquête ou récompense pour services rendus. Les reducciones consistaient, pour motif d’évangélisation, à des regroupements d’indiens dans des villages, les composiciones à la vente par la Couronne d’Espagne des terres ainsi abandonnées ou laissées en friches aux colons espagnols. Ce processus, qui remplaça les encomiendas, légalisait généralement des usurpations de fait. On estime qu’en l’espace de trente ans (1530 –1560), la population du Pérou, qui comptait une dizaine de millions d’habitants, s’effondra à un peu plus de deux millions, chute qui devait se poursuivre jusqu’au début du XVIIème siècle.

 

 

 

 
 
 
 
   
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