BOUVIER Nicolas (1929-1998)
Poète, styliste, photographe et voyageur suisse. Son grand voyage, qui le conduit de la Suisse au Japon entre 1953 et 1956, lui inspirera trois de ses œuvres les plus fameuses : L’Usage du monde (Suisse-Inde, 1963), Le Poisson-scorpion (Sri Lanka, 1982), Chronique japonaise (1975).
« La vie m’apparaît comme une aventure drolatique et pathétique qui se conclut par une disparition. En milieu bourgeois – celui de mon enfance – ces trois aspects sont volontiers biffés. Un homme vraiment drôle est plus craint qu’un extrémiste de droite ou de gauche, même armé jusqu’aux dents. Contre les dogmatismes, même les plus durs, il y a des parades et des antidotes. Contre l’humour qui met le roi tout nu, il n’y en a pas. » Petite Morale portative, in Collectif, Pour une littérature voyageuse, Bruxelles, Complexe, 1992).
À noter les accents très cingriens de certains textes - par ailleurs lumineux - de Bouvier :
« Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur. » L’Usage du monde, 1963, Paris, Payot, 1992.
« Depuis vingt-quatre heures, je vis des bienfaits d’un gros crabe mangé avant-hier soir avec un peu de vinaigre, aussi frais que si j’avais été le requin. Me restent les deux ou trois mille yens qu’il me faut pour repasser le détroit de Tsugaru et rejoindre la Grande Île. L’argent manquant, peut-être va-t-il s’animer un peu, ce voyage ! Toujours - sauf au bordel – on paie pour que rien n’arrive, pour ne pas dormir à la belle étoile, pour ne pas partager les récits, les délires et les puces d’un dortoir de dockers, pour poser ses fesses – je l’ai fait avant-hier par fatigue – sur le velours inutile d’un compartiment face à des usagers que l’éducation a rendus trop timides pour qu’ils osent ou qu’ils daignent vous adresser un mot. » Chronique japonaise, Paris, 1975, Gallimard, 2004.
BYRON Robert (1905 – 1941)
Modèle du genre, esthète amoureux d’architecture, véritable peintre des espaces, génial coloriste et fin observateur politique, Robert Byron réinvente le récit de voyage dans Route d’Oxiane, où il relate son périple entre Venise et l’Inde avec une verve qui inspirera de nombreux écrivains du XXème siècle, entre lesquels Nicolas Bouvier.
« Je regrette d’avoir dû quitter la Palestine. Il est revigorant de trouver un pays d’une grande beauté naturelle, pourvu d’une capitale à la hauteur de sa réputation. Un pays où la terre est fertile et l’économie en pleine expansion, un pays portant en lui le germe d’une culture autochtone moderne à travers ses peintres, musiciens et architectes, un pays, enfin, dont l’administration se comporte comme un châtelain débonnaire veillant au bien-être de ses sujets. Nul besoin d’être sioniste pour voir que cet état des choses est dû aux juifs, qui affluent en nombre toujours croissant. L’année dernière, on en a autorisé six mille à entrer ; il en est arrivé en fait dix-sept mille, le surnombre ayant franchi des frontières impossibles à surveiller. Une fois en Palestine, ils jettent leurs passeports aux orties, de sorte qu’il n’est plus possible de les expulser. Leur présence n’est toutefois pas superflue. Ils sont entreprenants, durs à la tâche, ont de réelles capacités professionnelles – et de l’argent. » Syrie, 12septembre 1933. Route d’Oxiane.
« Soudain, à un moment du fond d’une vallée nous parvint l’éclair bleu turquoise d’une jarre ballottée sur le flanc d’un âne. Le propriétaire marchait à côté, vêtu d’un bleu plus sourd. À la vue de cet équipage perdu dans le grand désert de pierre, je compris pourquoi le bleu est la couleur de la Perse, et pourquoi le mot qui, en persan, désigne cette couleur, est le même qui désigne l’eau. » Téhéran. 02 octobre 1933. Route d’Oxiane.
« Œil de faucon et nez en bec d’aigle, les hommes basanés, dans leurs amples habits, chaloupent, sûrs d’eux, dans les rues sombres du bazar – le diable peut se méfier ! Pour faire leurs emplettes, ils ne se séparent pas plus de leur fusil qu’un Londonien de son parapluie. Un tel air de férocité doit beaucoup au théâtre. Il ne saurait être, ici, question que la poudre parle. Le physique perd beaucoup de sa superbe dans l’uniforme ajusté des soldats. Le maquillage vient à point pour aviver le regard de braise. Mais la tradition est là : dans un pays où la loi ondule si souplement, faire étalage de sa force, c’est déjà avoir bataille à demi gagnée dans les affaires courantes. Cette tradition peut être une gêne pour les dirigeants. Mais elle a permis aux hommes de préserver leur allure, et de garder intacte leur confiance en eux-mêmes. » Hérat, 22 novembre 1933. Route d’Oxiane. (Trad. Michel Pétris, Petite Bibliothèque Payot.)
CINGRIA Charles-Albert (1883-1954)
Personne comme Charles-Albert Cingria pour présenter l’art de la digression comme une invitation au voyage… Promeneur plutôt que voyageur, explorateur des petites distances, il invite, à la manière d’Olivier de Maistre, à un voyage intime en Suisse Romande ou à Paris… Le plus souvent à pied, ou en vélo de course… Charles Albert Cingria, ou l’art du vertige dans l’anecdote, lorsqu’un brusque changement d’échelle invite le lecteur à découvrir à ses pieds, tout simplement, le merveilleux… « Si l’on ne croit pas surnaturel l’ordinaire, à quoi bon poursuivre ? » (Recensement, O.C. Charles-Albert Cingria V p. 148).
« L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid : n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci ou vernis triste – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà, ce domicile est attrayant, il doit le fuir. À peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais tout de suite, repartir. » C. A. Cingria. Canal exutoire.
Et pour finir, dans Pendeloques alpestres : « Un mètre carré, et l’univers. »
CONRAD Joseph (1857-1924)
Nombreux sont les auteurs qui ont lié leur nom à la mer ou au voyage en mer… On pense à Melville, à Francisco Coloane… Joseph Conrad occupe cependant dans ce genre une place à part, du fait de l’envergure de l’œuvre, de la puissance tragique qu’il y déploie et notamment, dans les récits de la première période (1894-1911), mais surtout de l’inspiration biographique, omniprésente… Car avant d’être écrivain, Joseph Conrad a été un marin au long cours… Il a en outre connu une expérience intime de l’exil, lorsque son père, intellectuel nationaliste vivant dans une partie du territoire polonais occupé par la Russie, connaît l’exil dans une lointaine province russe…
« Les gens ont une haute opinion des avantages de l’expérience. Mais dans cet ordre d’idées, l’expérience signifie quelque chose de désagréable, opposé au charme de l’innocence des illusions. » Conrad. La Ligne d’ombre.
RIMBAUD Arthur (1854-1891)
Si Arthur Rimbaud n’est pas à proprement parler un écrivain voyageur, son influence dans l’univers des écrits de voyage n’en est pas moins fondamentale. Ses lettres sont remarquables. Souvent prosaïques, elles soulignent l’amertume de l’exil et nient l’aura romantique dont il avait orné, adolescent, les voyageurs ; ces féroces infirmes retour des pays chauds… (Mauvais sang, 1873)
« Je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue. » 25 mai 1881. « Heureusement que cette vie est la seule. »
« Tout ce que je réclame au monde est un bon climat et un travail intéressant » 2 septembre 1881. Et il rêve de « mariage et de famille » 6 mai 83, avec « un petit revenu assuré. » « Ne vous figurez pas que je la passe belle, écrit-il à la même date, le 04 mai 1884. J’ai même toujours vu qu’il est impossible de vivre plus péniblement que moi. »
Arthur Rimbaud, Hôtel de l’univers à Aden. « Condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine » 6 mai 83.
« J’ai peur de perdre ce que j’ai. Je porte continuellement dans ma ceinture seize mille et quelques cents francs d’or, ça pèse huit kilos et ça me flanque la dysenterie » 23 août 1887.
Et ces ultimes paroles qu’il écrira à sa sœur Isabelle ; « si stupide que soit l’existence, l’homme s’y attache toujours. » (10 juillet 1891) « J’irai sous la terre et toi tu marcheras dans le soleil » note d’Isabelle du 04 octobre 1891.
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